Le marxisme de Raya Dunayesvskaya

Journaliste, traductrice, éditrice et philosophe, elle a travaillé avec Trotski, fut précurseure de l’« humanisme marxiste » et s’est consacrée à élargir les luttes sociales au-delà des clivages de classe, cherchant à intégrer les revendications des mouvements féministes et noirs.

[Traduction du portugais : Aloys Abraham, Emma Tyrou, Félix Gay, Jean-Ganesh Faria Leblanc, Laure Guillot-Farneti]

Par Solange Struwka* et Giovanna Imbernon**

DUNAYEVSKAYA, Raya; Raya Shpigel; Rae Spiegel; “Freddie Forest”; “Freddie James” (russo-ukraino-états-unienne; Yaryshiv/Empire russe, 1910 – Chicago/États-Unis, 1987).

1 – Vie et pratique politique

Raya Dunayevskaya, née Raya Shpigel, est originaire de la région occidentale de l’ancien Empire russe, correspondant à l’actuel Province (oblast) de Vinnytsia en Ukraine, à la frontière avec la Moldavie. De sa ville natale, elle accompagna le processus révolutionnaire qui allait transformer la Russie impériale en Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).

Les dures conditions de subsistance locales, l’antisémitisme diffus dans la région et les effets de la guerre civile russe (1918-1922) conduisirent sa famille à émigrer aux États-Unis  en 1922, à la recherche de conditions de vie meilleures. Sans accès à l’éducation formelle et parlant uniquement yiddish, Raya Shpigel (dont le nom était désormais orthographié Rae Spiegel) arriva dans le ghetto juif de Chicago à l’âge de 12 ans. C’est à ce moment qu’elle affirma avoir vu pour la première fois une personne noire. Sa famille souffrit de discriminations et de préjugés liés à sa religion et au statut d’immigrant. Un tel environnement compta beaucoup dans la formation intellectuelle et militante de Dunayevskaya, au point qu’elle se considérait comme le produit de deux « révolutions » : celle de la Russie en 1917 et celle des ghettos de Chicago.

Elle commença à s’intéresser à la politique et au marxisme à l’adolescence, à travers sa participation active au sein des mouvements noirs. En 1925, elle s’afilia au Negro Labor Congress (NLC) [Congrès des travailleur·es noirs] des États-Unis –, une organisation qui luttait contre l’exploitation des travailleurs et la discrimination raciale subie par les Afro-Américains – et commença à travailler dans l’équipe de son journal, The Negro Champions  [Les champions noirs]. Elle rejoignit ensuite la Young Communist League, l’organisation de jeunesse du Parti communiste des États-Unis (PCUSA) – dont elle sera exclue en 1928 pour s’être interrogée sur les raisons pour lesquelles Léon Trotsky avait été banni du Parti Communiste d’Union Soviétique (PCUS) et de l’Internationale Communiste (IC). À cette période, elle se rapprocha d’un groupe trotskyste de Boston exclu du CPUSA qui avait crée la Communist League of America [Ligue communiste d’Amérique] – organisation dirigée par Antoinette Buchholz Konikow, une médecin marxiste qui militait pour le droit des femmes à la contraception et à l’avortement.

Dans les années 1930, Raya prit le nom de jeune fille de sa mère, Dunayevskaya. En 1937, bien qu’elle n’ait pas reçu l’autorisation de l’organisation trotskiste, elle se rendit au Mexique pour se rapprocher de Trotsky, alors exilé dans la capitale du pays. Entre 1937 et 1938, elle apprit le russe en autodidacte, intensifia ses échanges avec Trotsky et devint secrétaire et collaboratrice du dirigeant révolutionnaire – bien que toujours sans autorisation des organisations politiques et partisanes. Tout cela, au milieu de l’agitation politique entourant les soi-disant Procès de Moscou (série de procès d’opposants à Joseph Staline intentés par le gouvernement soviétique) et de la Commission Dewey (qui enquêta sur les accusations portées contre Trotsky lors de ces procès).

À la mort de son père et de son frère, elle retourna à Chicago en 1938. L’année suivante, alors qu’éclatait la Seconde Guerre mondiale, Raya Dunayevskaya rompit avec Trotsky, en désaccord avec ses déclarations en faveur de la position soviétique dans le conflit, en particulier le volet concernant l’accord de non-agression signé par l’URSS et l’Allemagne nazie (connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop). Sa rupture avec Trotsky et le trotskysme fut double : physique, dans la mesure où elle retournait vivre aux États-Unis ; et théorique, puisque, immergée dans la réalité américaine, elle réinterpréta le modèle « socialiste soviétique » à la lumière du concept de « capitalisme d’État ». Selon elle, l’URSS était devenue une forme d’« État capitaliste » – tandis que pour le chef de l’opposition en exil, en dépit des problèmes qu’il soulignait, il considérait toujours l’Union soviétique comme un « État ouvrier ».

En 1941, Raya Dunayevskaya systématisa cette discussion, publiant dans un bulletin du Workers Party [Parti des travailleurs] (WP) – parti qu’elle avait intégré l’année précédente – son premier texte à avoir de l’écho : «The Union of Soviet Socialist Republics is a capitalist society » [« L’Union des républiques socialistes soviétiques est une société capitaliste »], signé sous pseudonyme (Freddie James), dans lequel elle s’opposa au point de vue de la plupart des membres du parti, qui considéraient l’URSS comme une société « collectiviste bureaucratique ».

Durant cette période, elle intensifia son travail avec les mouvements noirs, se rapprochant de C. L. R. James (qui utilisait le pseudonyme de J. R. Johnson) – auteur du classique Les Jacobins noirs. Tous deux avaient des positions critiques similaires sur l’éloignement de l’État soviétique de ce qu’ils imaginaient être son orientation originelle. En 1945, ils fondèrent ensemble, au sein du WP, un courant marxiste plus tard appelé « humaniste » – aussi connu sous le nom de tendance Johnson-Forest –, qui compta Grace Lee Boggs (sous le pseudonyme Ria Stone) comme contributrice. Parmi les thèmes centraux abordés par le groupe figuraient la pensée de Hegel et son impact sur la production intellectuelle de Marx et la question ethnique et le racisme.

En 1947, Raya Dunayevskaya participa à la conférence de la IVe Internationale, à Paris, présentant sa conception controversée d’un «capitalisme d’État», s’opposant aux arguments du dirigeant trotskyste Ernest Mandel.

Au début des années 1950, l’auteurice rompit également avec C. L. R. James. À cette époque, elle milita activement dans les mouvements de grèves des mineurs de Virginie Occidentale (1949-1950), et maintint avec leurs leaders des liens forts dans et en-dehors du cadre du mouvement de grève. À partir de cette expérience, elle commença à analyser la présence et la participation des femmes – épouses de mineurs – au sein des grèves. Elle constata qu’elles étaient uniquement dépeintes par la presse comme accompagnant les actions politiques, et tenta de mettre en avant leur rôle de militantes – soulignant que c’était parfois elles qui impulsaient le mouvement. Observant que les actions menées par les épouses ne se produisaient pas seulement dans les actions de grève, mais aussi à l’intérieur des foyers, elle développa son concept de « révolution quotidienne à la maison » – déclarant qu’il s’agissait « d’une nouvelle dimension donnée à la politique par les femmes ». Elle critiqua également le manque de reconnaissance des femmes dirigeantes, estimant qu’elles étaient « un noyau de force sociale central » pour le mouvement ouvrier.

En 1953, Raya Dunayevskaya déménagea à Detroit. Deux ans plus tard, elle fonda et devint présidente de l’organisation socialiste révolutionnaire News and Letters Committees [Comités d’information et de correspondance], au sein de laquelle elle fut en charge de la rédaction du journal News & Letters. En 1958, par l’intermédiaire de ce même groupe, elle publia Marxism and freedom: from 1776 until today [Marxisme et liberté : de 1776 à aujourd’hui]. Ce fut l’un de ses principaux ouvrages sur la pensée marxiste, qui correspond au premier volume de la « Trilogie de la Révolution », composée de trois de ses livres les plus importants. Après cette publication, elle voyagea à travers l’Europe, l’Afrique et l’Asie (au Japon et à Hong Kong), donnant plusieurs conférences et participant à des débats.

Dans les années 1960, elle fréquenta l’Universities Research Center de Hong Kong [Centre de recherche universitaire de Hong Kong], période pendant laquelle elle se consacra à l’étude du modèle social et économique chinois, des débuts de la Révolution culturelle (1966-1976) et de la politique de Mao Zedong. Sur la base de ses enquêtes et entretiens sur le sujet, elle publia en 1977 une brochure intitulée Sexism, politics and revolution in Mao’s China [Sexisme, politique et révolution dans la Chine de Mao].

La fin des années 1960 et le début des années 1970 furent marqués par sa participation active et son analyse des mouvements de libération des femmes, menés par des militantes noires et latino-américaines. Intellectuelle et révolutionnaire, attentive aux revendications des travailleuses et des travailleurs, elle manifesta un intérêt pour l’apprentissage de différents types de pensées et de formes d’expression – une posture qu’elle jugeait conforme aux enseignements de Marx sur la relation fondamentale entre « pratique » et « théorie ». Elle critiqua la rigidité du débat théorique, le présentant comme le produit d’un aveuglement intellectuel face au « mouvement de la pratique ». Selon elle, pour développer « le mouvement dialectique », il fallait « se tourner vers le monde réel » – et en ce sens, elle défendait l’idée que les travailleur·e·s, par leurs luttes concrètes, menaient et approfondissaient « le mouvement de la pratique à la théorie ».

En 1973, elle publia le deuxième tome de sa trilogie : Philosophy and revolution: from Hegel to Sartre and from Marx to Mao [Philosophie et révolution : de Hegel à Sartre et de Marx à Mao]. Neuf ans plus tard, elle sortit le troisième et dernier volume, intitulé Rosa Luxemburg, la libération des femmes et la philosophie de la révolution chez Marx.

Au milieu des années 1980, peu avant sa mort, Dunayevskaya s’engagea dans une réflexion sur les rapports entre philosophie et organisation politique. Pour cela, elle planifia l’élaboration de l’ouvrage Dialectics of organization and philosophy [Dialectique de l’organisation et de la philosophie] – un livre qui, avec sa mort en juin 1987 (Chicago, USA), restera inachevé, malgré de nombreuses notes manuscrites (dont certaines furent publiée à titre posthume).

2 – Contributions au marxisme

L’œuvre de Raya Dunayevskaya constitue un épisode important de l’histoire de la pensée marxiste, apportant des contributions originales aux débats sur les voies de l’émancipation humaine. Intellectuelle et révolutionnaire, Dunayevskaya s’attache à analyser la pensée de Karl Marx dans sa globalité – autant qu’à la défendre.

Appuyée sur l’étude de nombreux travaux de Marx, y compris ses dernières études, connues sous le nom des Carnets ethnologiques (publiés seulement en 1972), Dunayevskaya souligne que ses écrits sont, depuis le début et jusqu’à ses dernières analyses, marqués par un profond souci de la diversité des sociétés humaines – par exemple en ce qui concerne les valeurs et structures des sociétés non-européennes et précapitalistes, et les relations inégales de genre. 

Pour elle, les questions soulevées par l’humanisme (pensée fondatrice de la société bourgeoise) et la dialectique sont des éléments centraux pour une critique de la société capitaliste. Elle s’oppose ainsi à la fragmentation artificielle avec laquelle les idées de Marx ont parfois été comprises, erreur qui aurait selon elle conduit à une compréhension largement vulgaire du marxisme, le réduisant à une analyse strictement économique.

Fondamentalement, Raya Dunayevskaya défend la nécessité d’interpréter chaque période historique à partir de la méthode développée par Marx. Ainsi, la signification des conceptions de ce penseur révolutionnaire prendrait sens à chaque nouvelle génération, selon sa propre réalité. Elle estime qu’il est nécessaire de développer la « philosophie de la révolution », puisque Marx n’avait pas laissé un héritage statique, mais un corpus vivant d’idées et de perspectives qui doivent être concrétisées. « Tous les moments du développement de Marx, ainsi que la totalité de son œuvre – affirme-t-elle – rendaient explicite la nécessité d’une ”révolution en permanence” » (revolution in permanence).

En ce sens, la marxiste tente de contribuer à la compréhension des crises et des défis – objectifs et subjectifs – qui émergent à son époque, comme la « contre-révolution » capitaliste qu’elle interprète comme un processus se déroulant au sein de la révolution en URSS ; et l’émergence de divers sujets révolutionnaires et de mouvements sociaux dans différents pays.

Concernant l’Union soviétique, Raya Dunayevskaya mène des études théoriques sur les transformations économiques et sociales de la période stalinienne. Selon elle, les plans quinquennaux, commencés en 1928, fonctionnaient toujours selon la « loi de la valeur » – c’est-à-dire que l’économie soviétique continuait d’être organisée autour de la «production marchande», comme dans les sociétés capitalistes. Elle en déduit l’idée que l’URSS est un « capitalisme d’État ». Cette position, originale à l’époque, s’oppose aux interprétations d’éminents marxistes. Ainsi, pour Max Shachtman, la conquête du pouvoir d’État par les bolcheviks a signifié la destruction des relations de propriété en URSS, conduisant la société vers un « socialisme d’État bureaucratique ». Léon Trotsky analyse quant à lui l’URSS comme une société « en transition » entre capitalisme et socialisme. À ce sujet, Dunayevskaya participe en 1944 à un débat au sein même du WP avec Joseph Carter (pseudonyme Joseph Friedman), l’un des représentants du parti, qui défend l’idée selon laquelle le mode de production soviétique ne peut être considéré comme capitaliste, car il n’était pas dominé par la « recherche capitaliste du profit » (qu’il considère comme la force motrice de l’accumulation capitaliste).

À rebours de telles perspectives, Raya Dunayevskaya soutient sa proposition en arguant que le facteur déterminant pour analyser la nature de classe d’une société n’est pas de vérifier si les moyens de production sont la propriété privée de la classe capitaliste ou la propriété de l’État, mais plutôt de caractériser ou non ces moyens de production comme capital – c’est-à-dire de savoir s’ils sont ou non soumis au contrôle monopolistique des propriétaires du capital et séparés de leurs producteurs directs. En somme, elle estime que les différences entre capitalisme et socialisme ne reposent pas sur la distinction entre la propriété privée de capitalistes individuels et la propriété nationalisée, mais sur les formes de travail et de planification de la production gérées directement ou non par les travailleur·es.

Dans son parcours, bien qu’éloignée de la réalité de la révolution soviétique, elle cherche à comprendre la formation de ce qu’elle perçoit comme un « capitalisme d’État », tentant de concevoir son émergence à partir d’une révolution qui prétendait initier la construction du socialisme. Ces recherches l’amènent à approfondir des réflexions et des systématisations propres à la tradition marxiste, impulsant un nouveau courant appelé l’« humanisme marxiste » – dont elle est considérée comme une précurseuse. Dans cette perspective, trois axes fondamentaux se dégagent : le premier concerne l’aspect économique, dans lequel il s’agit de mettre en évidence l’émergence de ce qui serait un autre type de capitalisme, le « capitalisme d’Etat » ; le deuxième renvoie à des enjeux philosophiques, mettant l’accent sur les préoccupations « humanistes » comme fondamentales et présentes dans toute l’œuvre de Marx ; et le troisième traite du domaine politique, questionnant les rapports entre les classes, les mouvements sociaux et les révolutions, et cherchant à articuler l’organisation et la subjectivité révolutionnaire. Soulignant que des éléments centraux de la pensée de Marx étaient déjà exposés dans ses Manuscrits économico-philosophiques de 1844, l’humanisme marxiste critique les courants du marxisme qui séparent les écrits de jeunesse de Marx et les textes de sa maturité. Il défend l’idée que « la philosophie humaniste est le fondement de toute théorie marxiste » – qui ne peut être fragmentée en « économie », « politique » ou « sociologie ».

Dès ses premiers écrits, Raya Dunayevskaya souligne la nécessité de comprendre la théorie marxiste de manière « totalisante », refusant la vision stricte de l’économisme et mettant l’accent sur la position du militant communiste comme un « sujet révolutionnaire » – sans quoi l’idée de la révolution serait réduite à une abstraction. Outre cette indivisibilité de la pensée de Marx, elle identifie le caractère « humaniste » du marxisme comme une conséquence de la notion de « liberté humaine », développée par Marx dans sa théorie de « l’aliénation » – qui traite de la scission qui aliène le travailleur du produit de son travail.

Pour Raya Dunayevskaya, la question de l’aliénation constitue le point de départ à la fois de la discussion politique (en tant que membre du Workers Party), et pour la défense d’un marxisme intersectionnel (dont la lutte unit les différents groupes sociaux). Cette intersectionnalité devient le point central de sa praxis politique et de son engagement dans la lutte ouvrière aux États-Unis : un mouvement multidimensionnel qui prête attention aux différentes sphères de la vie des individus dans la société, sans se limiter à aucune d’entre elles, examinant côte-à-côte et mettant en relation les mouvements noirs, des femmes et des immigré·es, entre autres.

En ce sens, Dunayevskaya accorde une importance particulière à la nécessité d’abolir la division artificielle entre le travail « manuel » et le travail « intellectuel » – caractéristique de la société de classes. De plus, elle s’appuie sur l’idée d’inséparabilité entre l’expérience et la pensée révolutionnaires. Au-delà de sa façon de penser, elle incarne cette indissociabilité : comme elle le déclare elle-même, il est impossible de séparer ses « motivations personnelles » de ses motivations « politiques », car elles font partie d’un même être, imprégné d’un ensemble unique de concepts politiques, philosophiques et révolutionnaires.

Raya Dunayevskaya s’engage fortement dans le mouvement pour les droits civiques. Elle affirme la nécessité pour les mouvements noirs et féministes de lutter pour la libération et la révolution aux États-Unis, soulignant l’importance de chacun pour l’intersectionnalité du marxisme et de la révolution. Concernant les débats autour des luttes antiracistes, elle pense la question raciale dans le cadre de la lutte des classes et du projet de dépassement du capitalisme – une conception différente de celle qui prévalait à l’époque, selon laquelle la revendication des droits civiques pouvait être satisfaite sous le capitalisme. Elle s’oppose à la fausse conception selon laquelle Marx aurait défendu la lutte des classes comme la seule priorité, ou que le racisme et la suprématie masculine pourraient être vaincus dans le régime capitaliste, soulignant la nécessité de mener une lutte continue, guidée par les mouvements d’émancipation des femmes et des noirs.

L’auteure souligne également l’importance du nouveau mouvement féministe qui émerge dans les années 1960, ainsi que l’incorporation de la lutte antiraciste et des « combats des féministes chicanas, des femmes autochtones américaines et des femmes portoricaines » dans ce nouveau mouvement. Elle insiste fermement sur la lutte contre le dogme de classe comme oppression première, du capitalisme comme source unique de toute oppression. Selon Dunayevskaya, les femmes, plus qu’une « classe », formeraient une « caste », un groupe opprimé par le seul fait qu’elles sont femmes. Pour elle, les femmes ne sont pas seulement une force révolutionnaire – contribuant à produire des fissures, à donner appui et impulsion aux affrontements, aux organisations et aux transformations sociales  – mais également la « raison », les initiatrices, les intellectuelles, les stratèges, les créatrices de quelque chose de nouveau.

En ce qui concerne ses apports théoriques sur les nations de la « périphérie » du système capitaliste, Eugène Gogol, marxiste et compagnon de Raya, souligne les apports essentiels de l’intellectuelle révolutionnaire, tels que sa critique et son activisme contre l’intrusion de l’impérialisme états-unien en Amérique latine, ainsi que ses réflexions sur le caractère inachevé des révolutions latino-américaines.

Commentaires sur l’œuvre

L’œuvre de Raya Dunayevskaya est vaste et peut être divisée en deux grands groupes : les livres, les brochures et les articles. Ses œuvres sont pour la plupart conservées dans la Bibliothèque Walter P. Reuther (Archives of Labor and Urban Affairs), de l’Université Wayne State (Detroit, Michigan, États-Unis). La collection est le fruit d’une donation faite par l’auteure elle-même, en 1969. Philosophe et militante engagée, Raya Dunayevskaya a produit une oeuvre varié, qui comprend plusieurs analyses sur des thèmes allant de l’étude des œuvres d’auteurs tels que Hegel, Marx et Rosa Luxemburg, aux questions politiques centrales de son temps (telles que l’impérialisme et le colonialisme).

Son premier livre publié, Marxism and freedom: from 1776 until today (New York: Bookman Associates, 1958), a été rédigé dans le cadre de ses fonctions à la tête des News and Letters Committees. La philosophe y reprend les bases théoriques de l’humanisme de Karl Marx, passant de la révolution industrielle à d’autres moments importants de l’histoire, se fondant sur la philosophie hégélienne et cherchant à présenter le parcours de la lutte du prolétariat et de la pensée révolutionnaire. L’ouvrage comprend également des traductions en anglais, inédites à l’époque, de deux essais faisant partie des Manuscrits économico-philosophiques de Marx (« Propriété privée et communisme » et « Critique de la dialectique hégélienne »), ainsi qu’un écrit de Lénine (« Résumé de la science de la logique de Hegel »).

Philosophy and revolution: from Hegel to Sartre and from Marx to Mao (New York: Dell Publishing Co., 1973) fut son deuxième livre publié, traduit en espagnol, en italien et en allemand. Dans cet ouvrage, elle analyse la dialectique de Hegel et de Marx, cherchant à comprendre comment elles se sont traduites dans la philosophie de Lénine, Mao et Sartre et dans la pensée d’après-guerre. En outre, elle y discute l’importance de la subjectivité dans les forces de négation du capitalisme, qu’elle considère centrale dans l’émancipation humaine.

Avec les deux livres précédents, Rosa Luxemburg, women’s liberation, and Marx’s philosophy of revolution (Atlantic Highlands– Etats-Unis /Sussex–Angleterre: Humanities Press/Harvester Press, 1982) complète ladite « Trilogie de la Révolution ». Dans ce texte, l’auteure présente une interprétation ample de la pensée de Rosa Luxemburg, en plus de traiter de concepts tels que le racisme, le genre et la révolution dans le contexte américain de l’époque. Cet ouvrage est considéré par de nombreux spécialistes de son œuvre comme le premier livre qui traite du caractère féministe de la philosophie de Rosa Luxemburg, et également comme pionnier par son analyse de la question du genre dans les Cahiers Ethnologiques de Marx.

Il convient également de mentionner le manuscrit que Raya Dunayevskaya a laissé inachevé (en raison de sa mort) – Dialectics of organization and philosophy (1987) –, dans lequel elle réfléchit sur la « dialectique du parti » et la « dialectique de l’organisation », sur la manière de penser la relation cruciale entre philosophie organisation de la vie humaine. Dans ces textes, elle aborde des thèmes tels que la question de l’organisation révolutionnaire et de sa relation avec le mouvement de masse, ainsi que de la possibilité d’une société dans laquelle les êtres humains peuvent développer pleinement leur potentiel, en dépassant la division entre “travail intellectuel” et “travail manuel”. Plusieurs de ces écrits ont été inclus dans le volume XIII (supplément) de la collection de microfilms The Raya Dunayevskaya collection (Detroit–Etats-Unis: Raya Dunayevskaya Memorial Fund, 1981).

Après sa mort, certains de ses écrits sur Hegel, Marx et la dialectique ont été rassemblés par Peter Hundis et Kevin B. Anderson dans une publication intitulée The power of negativity: selected writings on the dialectic in Hegel and Marx (Lanham–Etats-Unis: Lexington Books, 2002). L’objet de la collection est la relation entre le courant humaniste-marxiste et le concept d’« absolu » chez Hegel. En plus de cette étude, elle inclut une compilation de la correspondance de l’auteure avec d’autres marxistes d’importance tels qu’Erich Fromm, Louis Dupré, C. L. R. James, Charles Denby (auteur de Indignant heart: a black worker’s journal, 1978) et Herbert Marcuse (avec qui elle entretint une correspondance emblématique sur les polémiques autour de la philosophie hégélienne, de la subjectivité humaine, du rapport dialectique entre « nécessité » et « liberté »).

Raya Dunayevskaya a également écrit de nombreux textes publiés dans des journaux, des brochures et des bulletins liés à des mouvements politiques, des partis ou même des universités. Parmi eux, on peut retenir: « The Union of Soviet Socialist Republics is a capitalist society » (Internal Discussion Bulletin of the Workers Party, mar. 1941), écrit sous le pseudonyme de Freddie James, texte considéré par l’auteur comme l’un de ses plus importants, puisqu’il s’agit du début de sa réflexion sur l’idée de « capitalisme d’État », avant même sa collaboration avec C. L. R. James.

D’autres écrits constituent des contributions aux mouvements sociaux et aux débats sur le racisme et le genre aux États-Unis, tels que : « Negro Intellectuals in Dilemma » (New International, New York, v. X, n. 11 nov. 1944); « [North-]American civilization on trial: black masses as vanguard » (News & Letters, Chicago, 1963); et la collection de textes Women’s liberation and the dialectics of revolution: reaching for the future – a 35-year collection of essays (historic, philosophic, global) (Atlantic Highlands–États-Unis : Humanities Press, 1985). Dans ce dernier – une anthologie d’articles, d’entretiens, de lettres et de conférences produits au fil des décennies – Dunayevskaya reprend et développe ses concepts fondamentaux sous un angle nouveau : elle évalue ses écrits, réitère et corrige ses positions ; elle développe des réflexions qui revitalisent le débat sur la libération des femmes dans le monde et à travers l’histoire, y compris les mouvements auxquels elle a participé.

L’organisation News and Letters Committees a également édité une longue liste de brochures et de textes de l’auteure, publiés dans le périodique News & Letters (https://newsandletters.org) et dans les journaux et revues liés aux mouvements politiques et sociaux.

De plus, une grande partie de son travail a été numérisée et peut être librement consultée sur internet, dans des portails tels que Marxists.org (www.marxistes.org), qui contient les «Archives Raya Dunayevskaya», avec une édition numérique de plusieurs de ses textes originaux, y compris un guide de ses écrits, intitulé «Guide to the Raya Dunayevskaya Collection» (Marxists.org, 2020).

Malgré son rôle important en tant que traductrice de textes fondamentaux pour le marxisme, l’œuvre de Raya n’a pas été beaucoup traduite, bien qu’il existe des versions en espagnol, en français et quelques-unes en portugais.

En espagnol, on retiendra l’anthologie La filosofía de la revolución en permanencia de Marx en nuestros días: escritos selectos de Raya Dunayevskaya (Mexique : Juan Pablos Editor, 2019), traduit par Héctor J. G. F. – dont l’édition numérique est disponible sur le portail Comunizar (http://comunizar.com.ar). Dans Rosa Luxemburgo, la liberación femenina y la filosofía marxista de la revolución (Mexico : Fondo de Cultura, 1985), elle engage un débat respectueux et honnête avec Rosa Luxemburg, pointant l’effort militant et intellectuel de la marxiste polonaise, mais soulignant ses désaccords – elle lui reproche, malgré des analyses importantes sur l’impérialisme, de ne pas avoir souligné le potentiel révolutionnaire des populations colonisées non blanches des nations périphériques  du capitalisme.

Il convient également de mentionner un ouvrage important sur la pensée de Raya, publié en espagnol : Raya Dunayevskaya, filósofa del humanismo-marxista – écrit par Eugène Gogol (Mexico : Casa Juan Pablos, 2005).

Références


ANDERSON, Kevin B. Raya Dunayevskaya’s Intersectional Marxism: Race, Class, Gender, and the Dialectics of Liberation. Londres: Palgrave Macmillan, 2020.

FLETCHER, Alex (dir.). Raya Dunayevskaya: biography of an Idea (2012) [Documentaire, 80 min.].

FRIEDMAN, Samuel. R. “Philosophy and revolution: from Hegel to Sartre and from Marx to Mao”. Contemporary Sociology, Washington, 34(1), 2005. Disp: https://journals.sagepub.com.

GILMAN-OPALSKY, Richard. “Amor, desconcerto anticapitalista”. Outras Palavras, 2022. Disp.: https://outraspalavras.net.

GOGOL, Eugene. Raya Dunayevskaya: filósofa del humanismo marxista. México: Casa Juan Pablos, 2006.

______. “El pensamiento de Raya Dunayevskaya: su relevancia para la América Latina del siglo XXI”. Utopía y Praxis Latinoamericana: Revista Internacional de Filosofía Iberoamericana y Teoría Social (Universidad del Zulia), ano 19, n. 65, Maracaibo (Venezuela), 2014. Disp.: https://repositorio.flacsoandes.edu.ec.

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HUDIS, Peter. “El marxismo humanista de Raya Dunayevskaya”. Jacobin, 21 jun. 2021. Disp.: https://jacobinlat.com.

______; ANDERSON, Kevin B. The power of negativity: selected writings on the dialectic in Hegel and Marx. Lanham: Lexington Books, 2002. Disp: https://thecharnelhouse.org.

MONFERRAND, Frédéric. “Un marxismo de la liberación”. Marxismo Crítico, 2017. Disp.: https://marxismocritico.com.

MONZÓ, Lilia. “A dialética em Marxism and freedom para hoje: a unidade da teoria e da prática e o atual movimento das lutas concretas”. The International Marxist-Humanist, mar. 2019 (trad. Rhaysa Ruas). Disp.: https://imhojournal.org.

NEWS & LETTERS; THE RAYA DUNAYEVSKAYA MEMORIAL FUND. “The Raya Dunayevskaya collection” [Introdução]. Em: The Raya Dunayevskaya Collection, 1969/1970/1981. Disp.: https://rayadunayevskaya.org; et https://reuther.wayne.edu.

Notes

* Solange Struwka est coordinatrice du Núcleo Práxis-USP et éditrice du Dicionário Marxismo na América; professeure de psychologie de l’Université Fédérale de Rondônia; docteure en psychologie sociale (USP), et chercheuse au sein du Grupo Amazônico de Estudos e Pesquisas em Psicologia e Educação. Elle est l’auteure, entre autres œuvres, de : Saúde mental em tempos de pandemia: os imperativos da situação-limite e as tarefas da psicologia (LavraPalavra, 2022).

** Giovanna Imbernon est traductrice; chercheuse en sciences sociales (Unicamp), elle possède master en Histoire de la pensée politique (Unicamp) et est doctorante en Etudes culturelles (Univ. Coimbra). Elle est l’auteure, entre autres oeuvres, de : José de Alencar e a Formação do Pensamento Político Brasileiro (Unicamp, 2015)

Article édité par Yuri Martins-Fontes, Felipe Santos Deveza et Pedro Rocha Curado, et originellement publié sur le portail du Núcleo Práxis-USP, en tant que notice du Dictionnaire Marxisme en Amérique, œuvre collective coordonnée par cette organisation. Sa reproduction sans fins commerciales et sans altération est autorisée. La source doit impérativement être citée (nucleopraxisusp.org). Les suggestions et les critiques sont les bienvenues, elles peuvent nous être communiquées à cette adresse : nucleopraxis.usp.br@gmail.com.