Le marxisme d’Aimé Césaire

Poète, enseignant, essayiste, dramaturge et homme politique anticolonialiste, il est l’un des créateurs du mouvement politico-culturel antiraciste de la Négritude, membre du Parti communiste français et fondateur du Parti progressiste martiniquais.

[Traduction du portugais : Aloys Abraham, Emma Tyrou, Félix Gay, Jean-Ganesh Faria Leblanc, Laure Guillot-Farneti]

Par Dennis de Oliveira*

CÉSAIRE, Aimé Fernand David (martiniquais; Baisse-Point, 1913 – Fort de France, 2008)

1 – Vie et pratique politique

Aimé Fernand David Césaire (1913-2008), est né dans une famille pauvre et nombreuse de la Martinique, île qui est encore aujourd’hui une colonie française. Il fut le deuxième des six enfants de Fernand Césaire, fonctionnaire, et d’Éléonore Hermine, couturière.

Dès son plus jeune âge, il se distingua dans ses études. Afin que lui et ses frères et sœurs puissent avoir accès à une éducation de meilleure qualité, la famille déménagea à Fort-de-France, la capitale de la Martinique. En ville, Césaire étudia au Lycée Schoelcher jusqu’à ses 18 ans. Durant cette période, à l’âge de 11 ans, il fit la connaissance de Léon Gontram Damas – qui devint plus tard l’un des leaders de la Négritude, mouvement politique et culturel composé par des personnes étudiantes noires issues de pays colonisés par la France, au sein même de la métropole coloniale.

Excellent étudiant, il obtint en 1931 une bourse du gouvernement français pour étudier au Lycée Louis le Grand, à Paris, où il fonda avec Léopold Senghor, trois ans plus tard, en 1934, le journal L’Étudiant Noir. L’initiative de publier le périodique fut le point de départ de la création de la Négritude – mouvement identitaire ethnique ayant pour fondement le sentiment d’appartenance à la diaspora africaine dans un pays blanc colonisateur. Dans ses premiers textes, la publication formula de fortes critiques à l’encontre du système d’oppression culturelle auquel la France soumettait ses colonies.

En 1935 – la même année où Aimé Césaire fut admis à l’École Normal Supérieure de l’Université de la Sorbonne, à Paris – son poème «Carnet d’un retour au pays natal» se fit connaître pour être le premier texte à utiliser le mot français «négritude». Porté par une influence surréaliste, le texte de plus de 50 pages fut publié dans la revue Volonté, en 1939. Plus tard, l’écrivain André Breton, l’un des principaux représentants du surréalisme français, publia lui-même la production littéraire, la considérant comme un grand monument lyrique de l’époque. Durant ses études, Aimé Césaire aborda notamment les littératures latine, grecque et française.

Il épousa en 1937 l’écrivaine Suzanne Roussi – qui adopta le nom de famille « Césaire » -, une compatriote rencontrée lors de son séjour dans la capitale française ; ensemble, ils retournèrent en Martinique en 1939, alors qu’Aimé a 25 ans. Durant leur mariage, ils eurent quatre fils et deux filles.

De retour aux Caraïbes, déjà diplômé de lettres, il enseigna la littérature au Lycée Schoelcher. Dans cet établissement, le poète de la négritude exprimait son érudition (il avait été formé dans l’une des institutions les plus élitistes de France, parlait plusieurs langues et était un grand connaisseur de la littérature française, en particulier de l’œuvre de Victor Hugo) tout en se présentant comme un homme noir et parlant à ses élèves des civilisations africaines. Durant sa période d’enseignement, Aimé Césaire eut pour élève le Martiniquais Frantz Fanon, psychiatre et philosophe marxiste anticolonialiste qui se distingua ensuite par ses travaux sur le racisme et son engagement dans la lutte pour l’indépendance algérienne. L’écrivain Édouard Glissant compta également parmi ses élèves.

L’année 1939 marqua le début de la Seconde Guerre mondiale et la rapide défaite de la France par les nazis en 1940. L’Amiral Robert, homme d’extrême droite et monarchiste, se rallia au régime collaborationniste français de Vichy, intensifiant sous son gouvernement la répression et le racisme et interdisant tout type d’expression culturelle sur l’île des Caraïbes. Les expériences singulières d’Aimé Césaire en métropole – sous un régime progressiste lorsqu’il était étudiant, la France étant dirigée par une alliance de centre-gauche, puis sous le joug fasciste – constituèrent le contexte dans lequel il forgea ses références politiques pour débattre du colonialisme

En 1944, Aimé Césaire se rendit en Haïti comme attaché culturel diplomatique. Cette expérience, dans le seul pays qui avait obtenu son indépendance grâce à une révolution menée par des Noirs asservis, eut un impact sur sa réflexion et sa compréhension du pouvoir de la population noire dans la lutte contre le colonialisme et le racisme. La pratique politique d’Aimé Césaire s’exprima également dans son œuvre de poète, d’écrivain et de journaliste.

Peu de temps auparavant, en 1941, il avait fondé avec Suzanne Césaire la revue Tropiques, périodique littéraire trimestriel qui circula jusqu’en 1945. André Breton, qui collaborait à la revue, contribua à son retentissement en Europe, et n’ayant pas eu l’occasion de rencontrer Césaire à Paris, il se rendit en Martinique pour lui rendre visite ; à l’époque, il devint célèbre pour avoir encouragé les Martiniquais à utiliser le surréalisme comme arme politique.

Depuis lors, la combinaison du surréalisme et de l’africanisme imprégna l’œuvre d’Aimé Césaire. En 1947, il participa au magazine Présence Africaine, créé par Alioune Diop dans la capitale française et qui réunit les intellectuels les plus en vue de la diaspora africaine ayant des positions contraires au colonialisme. Des extraits de son Discours sur le colonialisme (1950) furent publiés dans cette revue.

Lors de son retour en Martinique en 1939, Césaire s’engagea également en politique. Il rejoignit le Parti Communiste Français (PCF) peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, à l’âge de 32 ans, il fut élu maire de la capitale Fort-de-France, poste qu’il occupa jusqu’en 2001. Durant cette période, il fut également élu député à l’Assemblée nationale française, fonction qu’il occupa de 1945 à 1993. Durant son mandat, Aimé Césaire donna la priorité, entre autres, à la préservation et au développement de la culture martiniquaise.

En 1946, il soutint au Parlement français un projet de loi transformant la Martinique en département français d’outre-mer, surmontant ainsi son statut de « colonie ». En 1951, en revanche, il vota contre le traité de Paris chargé d’instaurer la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Il s‘opposa également à la création de la Communauté économique européenne (CEE) et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou EURATOM).

Aimé Césaire rompit avec le Parti communiste français après les critiques faites à Joseph Staline par le chef du Parti communiste de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev, et fonda en 1958 le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), qui défendait, entre autres, l’autonomie du territoire caribéen et l’exercice d’un communisme davantage axé sur la pensée et l’action locales. Dans ses statuts, le parti se définit comme « un parti nationaliste, démocratique et anticolonialiste, inspiré par l’idéal socialiste. Sous la direction d’Aimé Césaire, la lutte pour l’autonomie de la Martinique était au cœur de l’organisation, qui appelait à la transformation de la Martinique, alors « département d’outre-mer », en une « région fédérale » de la France, en plus du renforcement de l’économie populaire et de l’identité martiniquaise.

L’activité politique n’empêcha pas Aimé Césaire de s’engager dans des activités littéraires. En 1956, l’écrivain participa au premier Congrès des écrivains et artistes noirs, à la Sorbonne, un événement auquel participèrent des délégations de 24 nations. À cette occasion, l’auteur présenta le texte Culture et colonisations, exposant des réflexions sur la déstructuration des cultures des peuples colonisés en raison des impacts du processus de domination.

Tout au long des années 1960, l’auteur produisit également des pièces de théâtre et d’autres œuvres littéraires, notamment La tragédie du roi Christophe (1964). Dans sa vie personnelle, la période fut marquée par le divorce entre Aimé et Suzanne, survenu en 1963. Cette même année, Aimé Césaire se rendit au Brésil, où, après son expérience haïtienne, il  eut l’occasion d’établir un plus grand contact avec la culture afro-américaine.

Dans les années 1970, le PPM se rapprocha du Parti socialiste (PS) dirigé par François Mitterrand et resta proche de ce groupe parlementaire jusqu’à la fin de la carrière parlementaire d’Aimé Césaire. Ce dernier mena sa dernière action politique en 2005 en critiquant un projet de loi sur le contenu des programmes scolaires français, qui défendait de supposés “aspects positifs” de la colonisation française.

Dans les années 1970, la production littéraire de Césaire déclina, mais dans les années 1980, ses poèmes furent à nouveau publiés.

En 2004, Aimé Césaire reçut le prix Toussaint Louverture de l’UNESCO en reconnaissance de son action dans la lutte antiraciste. A cette occasion, l’auteur, dans l’impossibilité de se déplacer, participa virtuellement à la cérémonie.

Aimé Césaire dirigea le PPM jusqu’en 2005, il était alors âgé de 92 ans. Cette année-là, son nom apparut à nouveau dans la presse, en raison de son refus d’assister à une réunion avec le conservateur Nicolas Sarkozy, à l’époque ministre de l’Intérieur (et qui présida la France entre 2007 et 2012). L’attitude de l’écrivain découlait du fait que cet homme politique avait signé une lettre soulignant le « rôle positif » du colonialisme. Aimé Césaire mourut à l’âge de 94 ans, le 17 avril 2008, des suites de complications cardiaques.

2 – Contributions au marxisme

Aimé Césaire a été poète, essayiste, dramaturge, orateur, journaliste, militant anticolonialiste et homme politique. Sa pensée développe une conception marxiste fondée sur les éléments suivants : (a) penser le concept d’appartenance ethnico-raciale (qu’il appelle « négritude ») dans une perspective historique fondée sur les singularités des expériences des personnes noires ; (b) comprendre que cette perspective historique est marquée par le colonialisme, fruit de l’expansion des civilisations européennes pour dominer d’autres civilisations ; (c) ce processus historique de colonisation impose aux peuples colonisés – et en particulier à son pays, la Martinique – tout un ordre d’oppression et de souffrance, qu’il raconte dans sa verve poétique ; (d) en outre, ces civilisations européennes qui apportent toutes les lumières artistiques et rationnelles, sont consolidées à partir de cet ordre d’oppression, soulignant la nécessité d’une critique dialectique du projet de modernité et du modèle de raison des Lumières.

Dans son œuvre, Aimé Césaire s’attaque avec véhémence aux blessures du racisme et de l’oppression coloniale, tout en défendant la transformation radicale par la négritude comme seul moyen de sauver le monde de la barbarie. Au milieu du XXe siècle, l’appartenance à une identité noire est directement liée à quelque chose de « mineur ». Le mot français « nègre » a un ton péjoratif, ce qui met en évidence le fait que l’émergence du terme « négritude » est une réinterprétation propre à Césaire, réalisée dans le but de proposer une recherche de l’identité noire et de ses sentiments, ses révoltes et ses luttes. La négritude, pour Césaire, n’est pas seulement une perception d’appartenance ethnique, mais une conscience révolutionnaire, de sorte que la conscience de la négritude elle-même est une conscience révolutionnaire. On constate que la dévalorisation de l’identité noire était répandue en Martinique – au point que les personnes à la peau légèrement plus claire, ou ayant étudié en France (absorbant la culture du colonisateur), cherchaient à dissimuler cette appartenance, honteuses de leurs origines.

Transitant entre une perception artistique particulière, exprimée dans ses textes poétiques et littéraires, et une perception académique universelle, manifestée dans ses textes à caractère politique, Aimé Césaire construit non seulement un diagnostic précis de comment construire une pensée sur les rapports ethnico-raciaux, mais il se rapproche également du marxisme dans cette interprétation, principalement en rejetant la limitation de la négritude à une vision biologique (qui conduirait à une supposée essentialité de la catégorie « race »).

La pensée d’Aimé Césaire s’inscrit dans la modernisation de la pensée marxiste, notamment en ce qui concerne le problème du racisme, considéré comme secondaire jusqu’au début du XXe siècle. Cependant, à partir de la fin des années 1910 et dans les années 1920, dans le cadre de l’Internationale communiste (IC), la discussion sur la question noire progresse, notamment avec le renforcement et l’impact accru des organisations noires aux États-Unis et dans les Caraïbes. En liant le racisme à l’impérialisme et au colonialisme, les débats au sein de la Troisième Internationale exhortent le mouvement communiste à lutter contre le racisme comme élément essentiel à la construction du socialisme. Dmitri Manuilsky, dirigeant de l’IC en 1924, critique même sévèrement les partis communistes européens (y compris le Parti communiste français) pour son ignorance de la question raciale.

Un peu plus d’une décennie plus tard, dans un article intitulé Conscience raciale et révolution sociale, diffusé entre mai et juin 1935, Aimé Césaire critique sévèrement le système d’oppression culturelle utilisé par la France pour soumettre ses colonies, soulignant les points centraux de sa proposition : la conscience réflexive de la condition noire comme point de départ permettant d’exprimer au monde ce qui est ressenti, pensé et exigé, au lieu de la limiter à une simple « curiosité ethnique » ; l’action des personnes noires est directement liée à la conscience d’une appartenance à une ethnicité. Dans ce texte, l’auteur affirme également : « Oui, travaillons à être nègre dans la certitude que c’est travailler pour la Révolution, car celui-là fera la Révolution qui sera dans sa force, et celui-là est dans sa force qui est dans son véritable caractère. »

À travers un langage littéraire, plein de métaphores, de personnifications et d’autres ressources linguistiques, le marxiste caribéen approfondit ses réflexions sur la réalité noire à partir du contexte de la Martinique : « Écoutez le monde blanc / horriblement las de son effort immense / ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures / ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique / écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites ». 

A cette période, Aimé Césaire collabore également avec le magazine Tropiques, qui réunit des œuvres d’écrivains martiniquais et français opposés au colonialisme et au nazisme – notamment pendant l’occupation et le régime de Vichy. L’objectif principal de la publication était d’établir un mouvement culturel en Martinique en donnant de la visibilité à ses écrivains. Mais Aimé Césaire, son principal collaborateur, transforme la publication en grand porte-parole du mouvement de la Négritude. Le magazine est persécuté par le gouvernement de Vichy, ses numéros sont censurés et la fourniture de papier d’impression interdite. Plusieurs des perceptions exprimées dans les œuvres d’Aimé Césaire dessinent la perspective politique de la négritude, indiquant la maturation de ses idées politiques. Étant sur les terres du colonisateur, il saisit la réalité en tant que sujet venant d’un territoire colonisé et, par conséquent, placé au sein d’un groupe différencié. À partir de cette position de sujet différencié (c’est-à-dire d’une identité construite à partir de « l’Autre oppresseur »), Aimé Césaire évoque la nécessité de se constituer en sujet spécifique – d’exprimer la voix collective de tous ceux qui sont symboliquement ghettoïsés par « l’oppresseur ».

L’accent que met Aimé Césaire sur les expériences et le vécu historique unique des peuples africains offre un contrepoint dialectique important à une vision simpliste de la modernité, dimension souvent négligée par certains secteurs de la pensée marxiste. En effet, le marxisme est l’héritier direct de la modernité, et la réflexion de Marx selon laquelle le capitalisme construit une rationalité qui peut servir à se dépasser est une idée qui a conduit certains courants à une vision simpliste. Celle-ci considère, à l’inverse d’une vision dialectique, que la révolution socialiste passerait nécessairement par un « processus civilisateur », défini sur la base du modèle de la rationalité européenne, de sorte que les pays colonisés devraient « s’insérer » dans le modèle et la voie des luttes de classe qui se sont produites dans les pays européens.

Aimé Césaire est donc extrêmement ferme en soulignant, dans son Discours sur le colonialisme (1950), que cette civilisation, qui inaugure une perspective rationnelle des relations de classe – permettant ainsi de les surmonter – est également, avec son expansion coloniale, irrationnelle (ou « malade » comme il l’appelle). De plus, cette irrationalité est présente même chez les penseurs des Lumières et les penseurs « humanistes », à l’instar d’Ernest Renan, qui considère que la régénération des races inférieures par des races supérieures est dans la nature et l’ordre de l’humanité.

C’est pourquoi Aimé Césaire affirme que personne ne colonise innocemment ou impunément : « une civilisation qui justifie la colonisation – et donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement abîmée qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de déni en déni, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » En d’autres termes, le nazisme est un produit de l’évolution de cette « rationalité » elle-même, une conclusion proche de celle à laquelle sont parvenus les penseurs de la Théorie critique (l’École de Francfort) Theodor Adorno et Max Horkheimer, dans leur ouvrage Dialectique des Lumières : une raison dissociée de tout principe éthique et instrumentalisée par le capital, qui conduit à la barbarie.

Offrir une perspective de la barbarie dans ces termes est une grande contribution d’Aimé Césaire : largement en avance sur son temps, il est un pionnier dans le domaine de la critique marxiste de la modernité, du capitalisme et de la révolution au-delà des frontières européennes. Son érudition – exprimée à la fois dans sa verve poétique et dans l’indignation de ses écrits, dans son activisme politique et dans sa qualité intellectuelle reconnue – a fait que la revue Le Nouvel Observateur le considère comme « un homme de paroles et un homme de combat », démontrant ainsi que sa contribution à la connaissance s’est imposée au XXe siècle comme une voie de transformation révolutionnaire de la société.

Toujours dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire affirme que la civilisation considérée comme « européenne » ou « occidentale » s’est montrée incapable de résoudre le problème colonial et le problème du prolétariat, ce qui le conduit à la conclusion que « le grave est que l’Europe est moralement et spirituellement indéfendable ». Ensuite, l’auteur souligne le sens idéologique de l’articulation entre colonisation et civilisation, affirmant que le sens de la colonisation n’est pas « l’évangélisation, ni l’entreprise philanthropique, ni le désir de repousser les frontières de l’ignorance », et pas même « l’expansion de Dieu ou de la Loi ». Pour lui, la « colonisation » est une « forme » assumée par une certaine civilisation (en l’occurrence, l’européenne) lorsqu’elle se trouve « obligée intérieurement d’étendre la concurrence de ses économies antagonistes à l’échelle mondiale ».

Pour Aimé Césaire, la discussion sur le colonialisme est d’une importance fondamentale dans la construction du concept de la négritude, qu’il propose définit ainsi : « la négritude n’est pas essentiellement de nature biologique », mais est une conception qui renvoie à « une somme d’expériences vécues qui ont fini par définir et caractériser l’une des formes d’humanisme créées par l’histoire » – la négritude est, par conséquent, « l’une des formes historiques de la condition humaine ».

Sa rupture avec le Parti Communiste Français est due à son adhésion aux critiques du modèle stalinien (hégémonique dans le mouvement communiste mondial de cette période), qui étaient alimentées par les dénonciations de Nikita Khrouchtchev, en 1956, contre le gouvernement de Joseph Staline en Union soviétique. Dans sa célèbre lettre (octobre 1956) à Maurice Thorez, Secrétaire-Général du PCF, Aimé Césaire exprime son mécontentement face au soutien du parti à la politique menée par le gouvernement français dans le nord de l’Algérie.

Plus loin, dans cette lettre qui marque sa rupture avec le PCF, Aimé Césaire déclare désapprouver la manière dont certains individus comprennent ou utilisent les concepts de marxisme et de communisme : « Ce que je veux, c’est que le marxisme et le communisme soient mis au service des Noirs, et non les Noirs au service du marxisme et du communisme » – arguant que « la doctrine et le mouvement doivent être faits pour les hommes, et non les hommes pour la doctrine ou le mouvement ».

Il déclare également son désir de voir fleurir une version africaine du communisme, même s’il estime que cette perspective ne se réalisera pas en raison des actions du PCF, dont le rôle envers les peuples coloniaux était celui d’« enseignement », caractérisé par un anticolonialisme contradictoire et de nombreuses marques coloniales. Il affirme qu’« il n’y aura pas de communisme propre » dans les pays coloniaux « dépendants de la France » tant que les bureaux « de la section coloniale du Parti communiste français » persisteront à considérer ces pays comme des « terres de mission ou des territoires sous mandat ».

Ses critiques de la perspective eurocentrique du mouvement communiste exigent que la population noire joue un rôle de premier plan dans la construction d’expériences révolutionnaires sur leurs territoires, affirmant que le champ du marxisme devrait être suffisamment dialogique pour intégrer ces diverses expériences ; une vision proche de celle de Suzanne Césaire, son épouse, qui dans les textes produits pour la revue Tropiques a souligné la nécessité d’une universalité de l’humanisme, qui intègre également les expériences des Noirs.

En synthétisant la négritude à partir de trois éléments – l’identité (fierté d’appartenance raciale), la loyauté (aux traditions africaines ancestrales) et la solidarité (union de tous les hommes et femmes noirs) –, Césaire permet au mouvement de se transformer en une force rebelle contre le colonialisme. Durant la résistance au nazisme et après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu un grand rapprochement avec le mouvement communiste international. Cependant, à mesure que l’agenda anticolonial se dilue au sein d’une partie du mouvement communiste, en particulier dans les pays européens, la séparation s’avère imminente.

Dès lors, à certains moments, l’idéologie de la négritude – sa perspective sur le concept de « négritude » – se révèle parfois ambiguë, s’orientant vers un « essentialisme racial ». Cela a pu participer à éloigner le mouvement d’une perspective révolutionnaire – même si à d’autres moments il a renforcé les luttes pour l’autonomie des peuples de la diaspora africaine dans les colonies des Caraïbes et d’Afrique.

Ainsi, plus que de critiquer certaines positions de la négritude et la pensée d’Aimé Césaire, l’important est de la comprendre dans sa complexité et, surtout, de souligner les défis que le marxisme doit refléter – car la lutte pour une nouvelle société socialiste implique aussi une transformation des relations et de la condition humaine. Autrement dit, elle implique de solder, dans une perspective dialectique, les comptes d’une conception de l’humanité qui a été construite tout au long du projet de modernité. À cet égard, il est essentiel de comprendre les significations construites à partir de cette idée européenne de la modernité, afin que le colonialisme puisse être redéfini.Cela passe par la compréhension de l’articulation des particularités et singularités rebelles avec la constitution d’une universalité liée à la construction d’une société sans oppression. 

Aimé Césaire, par sa poésie, son activisme et ses réflexions, est un penseur qui suscite la réflexion. Sa lecture montre que le marxisme est une théorie et une pratique vivantes.

Commentaires sur l’œuvre

Aimé Césaire est l’auteur de nombreuses œuvres politiques et poétiques, et est considéré comme l’un des idéologues du mouvement de la négritude. Sa production littéraire se répartit principalement entre essais, poèmes et pièces de théâtre, avec des textes traduits en plusieurs langues.

Entre les années 1930 et 1980, Césaire signe plus de 15 ouvrages. Ses premiers textes sont des poèmes au ton analytique et des réflexions lyriques sur le sens de la négritude, en plus de quelques essais. Les années 1950 et 1960 sont consacrées aux essais et aux productions dramatiques, une phase dans laquelle s’inscrit l’une de ses œuvres les plus célèbres, Le discours sur le colonialisme, et également deux œuvres poétiques : Ferrements (Paris : Éd. du Seuil, 1960) et Cadastre (Paris : Ed. du Seuil, 1961).

Vers vingt ans, Aimé Césaire publie, dans la rubrique « Nègreries » du journal L’Étudiant Noir  de l’Association des étudiants martiniquais en France, l’essai « Conscience raciale et révolution sociale » (n° 3, mai 1935). Il commence à y développer le concept de négritude, qui deviendra fondamental pour le courant politico-culturel du même nom. L’article, disponible dans la bibliothèque numérique Cairn (https://shs.cairn.info), part de la question suivante : « Quelle révolution a été faite par un peuple sans curiosités ? ». Césaire affirme qu’il ne suffit pas d’appeler les personnes noires à se révolter « contre le capitalisme qui les opprime » tant qu’elles n’ont pas une compréhension de leur propre identité et de leur condition. Ce n’est qu’une fois la négritude établie dans la conscience de la personne noire « comme un bel arbre » qu’une « véritable révolution » peut se concrétiser : ce n’est qu’alors que « toutes les formes d’esclavage nées de la “civilisation” peuvent être vaincues ».

En 1948, il écrit la préface du livre Esclavage et colonisation (Paris : Presses Universitaires de France), de Victor Schoelcher, texte dans lequel Césaire détaille historiquement les dures conditions dans lesquelles fut obtenue l’abolition de l’esclavage.

Dans Carnet de retour au pays du Natal (Paris : Volontés, 1939), l’écrivain distille de manière poétique, tout au long du texte, la dure réalité du peuple noir de la Martinique, mettant en lumière les blessures du racisme et de l’oppression coloniale. Dans le même temps, il souligne que la seule façon de sauver le monde de la barbarie est une transformation radicale à travers la perspective de la négritude.

L’œuvre Les armes miraculeuses (Paris : Ed. Gallimard, 1946) est composée de 26 poèmes, dont beaucoup ont été publiés dans la revue Tropiques. Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage affronte la censure du régime de Vichy à travers le surréalisme, l’opacité, la subjectivité et la polysémie pour dépeindre des scénarios, des analyses et des critiques sur la Martinique. La préface est écrite par André Breton. Plus tard, l’une des éditions de l’ouvrage sera illustrée par Pablo Picasso.

Parmi les essais de l’écrivain, la brochure Le discours sur le colonialisme (1950) est d’abord publiée par Réclame, une maison d’édition liée au Parti Communiste Français, puis par Présence Africaine (1955). L’ouvrage explore de manière pionnière les relations entre le colonialisme, la domination du pouvoir et la hiérarchie du savoir, et se distingue par sa critique brutale de l’oppression coloniale. Pour cela, Césaire souligne le modus operandi de la colonisation et de la violence intrinsèque à ce processus.

Les textes dramatiques de l’œuvre La tragédie du roi Christophe (Paris : Présence Africaine, 1963), pièce de théâtre sur l’histoire d’Henry Christophe (1767-1820), monarque autoproclamé d’Haïti, méritent d’être mis en valeur. Outre les éléments scéniques communs au genre, Césaire utilise le temps chronologique du XIXe siècle et l’abondance des dialogues, si délimités dans les formats narratifs, pour faire surgir des débats sur l’identité, la domination coloniale et la résistance africaine. Les traditions populaires et le souci constant de la participation du public sont présents dans le texte dramatique. L’ouvrage renforce la pertinence des expériences et des études sur Haïti pour la trajectoire et la production littéraire de l’écrivain.

Une autre production dramatique est Une saison au Congo (Paris : Ed. du Seuil, 1965), une histoire en trois actes qui utilise des caractéristiques lyriques et dramatiques pour dépeindre la trajectoire tragique de Patrice Émery Lumumba, leader anticolonial et ancien Premier ministre de la République démocratique du Congo, assassiné en 1961. Il y apparaît comme une figure reconnue pour ses actions optimistes, émotionnelles et incisives en faveur de sa nation.

Après une interruption des publications littéraires pendant une grande partie des années 1970, Aimé Césaire continue à écrire des poèmes et à prononcer des discours au cours des années 1980. En 1982 est publié Moi, laminaire (Paris : Aux Editions Du Seuil, 1982), dernier recueil de poèmes de l’auteur, une œuvre reconnue pour son lyrisme moins explosif et plus réfléchi. Les textes abordent des thèmes tels que l’amitié, la création poétique et les hommages (posthumes ou non) à des collègues de travail et à des intellectuels, dans un exercice de maturité littéraire et de richesse de ressources linguistiques. La Martinique est également représentée par la polysémie et l’utilisation abondante de figures de style.

Le Discours sur la Négritude (Paris : Présence Africaine, 1987) a été prononcé en 1987 à l’occasion de la Première Conférence des Peuples Noirs, à la Florida International University. À cette occasion, Aimé Césaire apporte des réflexions qui complexifient et actualisent le concept de négritude. À partir d’exemples du quotidien et de métaphores, l’auteur souligne l’importance de l’identité, du droit à la différence et du respect de la personnalité collective. L’édition brésilienne – Discours sur la Négritude (Belo Horizonte : Nandyala, 2010) – est préfacée par Carlos Moore, qui retrace la chronologie du développement de la perspective de la négritude considérée comme « position de conscience contre le racisme ».

L’œuvre d’Aimé Césaire comprend également les recueils de poésie Soleil cou coupé (Paris : Ed. K., 1948) et Corps perdu (Paris : Éd. Parfum, 1949) ainsi que la pièce Et les chiens se taisaient (Paris : Ed. Présence Africaine, 1962), précédemment publiée comme l’un des poèmes – « Une tempête » – de l’ouvrage Les armes miraculeuses (Paris : Gallimard, 1946).

L’essai Toussaint Louverture : la Révolution française et le problème colonial (Paris : Club Français du Livre, 1960) – réédité en 1962 (Paris : Présence Africana) –, et la Lettre à Maurice Thorez (Paris : Présence Africaine, 1956) composent également la liste des écrits du poète de la négritude.

En 2004, Aimé Césaire accorde à Françoise Vergès une interview publiée sous le titre Nègre je suis, nègre je resterai (Paris : Albin Michel, 2005), un ouvrage qui présente un aperçu de sa pensée et de sa trajectoire.

En portugais, il existe également un recueil intitulé “Aimé Césaire, textos escolhidos” (Rio de Janeiro : Cobogó, 2022), qui réunit trois de ses œuvres les plus marquantes : « La Tragédie du roi Christophe », « Discours sur le colonialisme » et « Discours sur la négritude »

Les écrits d’Aimé Césaire peuvent également être obtenus gratuitement en ligne, y compris en portugais, sur des portails tels que : Susa Literatura (https://susa-literatura.eus); et celui du Grupo de Estudos de Antropologia Crítica (https://antropologiadeoutraforma.wordpress.com).

Références


ALMEIDA, Lilian de. O teatro negro de Aimé Césaire. Niterói: Editora da UFF-CEUFF, 1978.

BERND, Zilá. O que é negritude (Coleção Primeiros Passos). São Paulo: Brasiliense, 1988.

BUONICORE, Augusto C. Marxismo, história e Revolução Brasileira: encontros e desencontros. São Paulo: Anita Garibaldi, 2009.

DOMINGUES, Petrônio. “Movimento de negritude: uma breve reconstrução histórica”. Mediações: Revista de Ciências Sociais, Londrina, v. 10, n. 1, jan.-jun. 2005. Disp.: https://www.revistas.usp.br.

GUARIENTI, Franciele Rodrigues. Quando o Calibã desperta: a negritude em relação na poética de Aimé Césaire. Tese [doutorado], Universidade Federal de Santa Catarina, Centro de Comunicação e Expressão, Programa de Pós-Graduação em Literatura, 2021. Disp.: https://repositorio.ufsc.br.

NASCIMENTO, Breno. “Aimé Césaire: Marxismo, racismo e anticolonialismo”. Esquerda online, [s.l.], 26 jun. 2020. Disp.: https://esquerdaonline.com.br.

Notes

*Denis De Oliveira est professeur à l’École des communications et des arts de l’USP, diplômé en licence en Communication sociale (USP), titulaire d’un master et d’un doctorat en Sciences de la communication (USP). Il est chercheur de l’Instituto de Estudos Avançados-USP et activiste du mouvement noir. Il est l’auteur, entre autres œuvre, du livre Racismo estrutural: uma perspectiva histórico-crítica (São Paulo: Dandara, 2021).

* Article édité par Joana A. Coutinho, Yuri Martins-Fontes et Felipe Santos Deveza, et originellement publié sur le portail du Núcleo Práxis-USP, en tant que notice du Dictionnaire Marxisme en Amérique, œuvre collective coordonnée par cette organisation. Sa reproduction sans fins commerciales et sans altération est autorisée. La source doit impérativement être citée (nucleopraxisusp.org). Les suggestions et les critiques sont les bienvenues, elles peuvent nous être communiquées à cette adresse : nucleopraxis.usp.br@gmail.com.