MARIÁTEGUI ET LE FÉMINISME


Por Jean-Ganesh Faria Leblanc*

Resumé

Parmi les grands mouvements de rénovation historiographique, l’histoire des femmes occupe une place tout à fait singulière par la transversalité que son objet suppose. Cet aspect est largement absent des études consacrées à José Carlos Mariátegui (1894-1930), or il est indispensable de se pencher sur la question du féminisme et du rôle des femmes dans ses écrits si l’on prétend comprendre son œuvre théorique et militante. Cet article revient sur les textes dans lesquels Mariátegui parle du féminisme ou de causes féministes et montre comment l’auteur évolue d’une position traditionaliste conservatrice vers une alliance entre féminisme et révolution.

Mot-clés: José Carlos Mariátegui ; Féminisme ; Révolution ; Marxisme

Introduction

Parmi les grands mouvements de rénovation historiographique, l’histoire des femmes occupe une place tout à fait singulière par la transversalité que son objet suppose (Scott, 1988). Cet aspect est largement absent des études consacrées à José Carlos Mariátegui (1894-1930), or il est indispensable de se pencher sur la question du féminisme et du rôle des femmes dans ses écrits si l’on prétend comprendre son œuvre théorique et militante. Interroger ses écrits à l’aune du genre est l’occasion de revenir sur la démarche de Mariátegui comme intellectuel, comme militant et comme dirigeant, en particulier dans son rapport à l’essentialisme.

Les travaux consacrés spécifiquement à la question du féminisme ou des femmes dans l’œuvre de Mariátegui sont assez peu nombreux. Si l’on trouve de nombreuses citations ou références au Péruvien dans des articles abordant le féminisme en Amérique latine, c’est souvent de manière ponctuelle et non centrale dans l’argumentation1. L’historienne péruvienne Sara Beatriz Guardia (également directrice de la Cátedra Mariátegui) est l’autrice de l’ouvrage de référence sur la question : Mariátegui, una visión de genero (Guardia, 2016). Dans les publications les plus récentes, le travail de Guardia revient régulièrement2 et sa relative exhaustivité offre une base intéressante. Dans un registre beaucoup plus politique, il convient de noter l’existence d’un petit ouvrage, datant des années 1970, attribué à la militante et universitaire péruvienne Catalina Adriánzen, à l’époque membre du Partido Comunista del Perú – Sendero Luminoso (Adrianzén et Movimiento Femenino Popular, 1975). La grande qualité de cette brochure repose sur la clarté de l’exposé de la généalogie marxiste du féminisme qu’elle propose, mais aussi sur la diversité des citations de Mariátegui mobilisées, malgré l’approche très rigide du marxisme-léninisme qu’elle propose. Enfin, on trouve deux textes suggestifs et de facture nettement plus académique écrits par la Brésilienne Joana das Flores Duarte (Duarte, 2022) et l’historienne argentine Mariela Peller (Peller, 2009). Cette dernière apporte d’ailleurs, comme nous allons le voir, des éléments méthodologiques fructueux pour penser l’œuvre mariatéguienne dans son ensemble.

« Âge de pierre » et conservatisme

Les premiers écrits de Mariátegui, qui relèvent d’une période qu’il nomme lui-même son « âge de pierre », diffèrent sensiblement des textes qu’il publie après son retour d’Europe en 1923. Parmi les nombreuses évolutions que l’on peut noter (y compris formelles), l’appréciation des femmes et du féminisme est indiscutablement l’une des plus notables3. Si l’on retrouve bien certaines caractéristiques dont la continuité marque également les écrits postérieurs, le ton général est nettement condescendant et reproduit un discours conservateur et traditionaliste.

Pour les lecteurs contemporains, l’aspect le plus saillant de cette posture est sans doute son appréciation du féminisme, dont les luttes pour l’obtention de droits politiques est vive pendant les premières décennies du XXe siècle(Riot-Sarcey, 2008). Dans un article de 1912 – Mariátegui a 18 ans – sa position est explicite :

De l’évolution féminine, qui obtient chaque jour de nouvelles conquêtes, nous n’aurons pas ici [au Pérou], certainement, l’ambition des femmes d’obtenir le droit de vote, ni la fièvre pour se consacrer aux professions libérales. Les femmes de Lima seront toujours délicieusement inutiles et frivoles. Et par là même elles seront toujours adorables.4

Aux revendications féministes, Mariátegui oppose une image « désirable » de la féminité qui reprend les poncifs sur la passivité, l’intuition5, la sensualité, l’inaptitude au travail ou à la réflexion intellectuelle des femmes. L’aversion pour le féminisme prend les traits d’une défense de la frivolité en tant que caractéristique féminine fondamentale :

Nous sommes certains, lectrice, que tu préfères la délicatesse d’une page de Prévost, la variété distrayante d’une revue de mode, l’enchantement du flirt, un roman d’amourettes et un poème idyllique, à n’importe quel sujet aussi profond qu’antipathique du féminisme, qui veut voler aux femmes le charme naturel de leur frivolité et de leur grâce, et les transformer en comptables ou en oratrices de placettes grandiloquentes.6

Le vote est qualifié de « grossier » et de « prosaïque »7, et le féminisme est l’invention de « femmes laides » :

Je m’imagine toutes les suffragettes comme des nurses hystériques, aux oreilles desquelles aucune voix charitable jamais n’a effeuillé la fleur d’un mot doux.8

Pour autant, ces positions tranchées et conservatrices ne représentent pas la majorité des textes de Mariátegui portant sur des femmes ou mettant en scène des femmes. Sara Beatriz Guardia a ainsi recensé, entre 1911 et 1916, 10 articles consacrés à des femmes, 12 entretiens d’artistes féminines, ainsi que la présence de personnages féminins importants dans 17 contes (parus dans la revue El Turf) et 2 pièces de théâtre (Guardia, 2016, p. 25). Mariátegui est particulièrement admirateur de danseuses9 et de ballerines, comme Tórtola Valencia10, auxquelles il rend des hommages appuyés.

La correspondance privée de Mariátegui dévoile par ailleurs une relation faite d’attention et de tendresse avec une jeune fille écrivant sous le pseudonyme de « Ruth »11, ainsi qu’une relation amoureuse avec une jeune ouvrière, Victoria Ferrer, dont naît une fille lorsque Mariátegui est déjà sur le bateau qui le mène en Europe12.

Au cours de ce premier moment de la vie de Mariátegui, les femmes sont bien présentes, de même que le féminisme, mais sous un mode mineur, ce dernier apparaissant essentiellement au gré des critiques qui lui sont adressées. Les femmes artistes sont louées13 et commentées, ce qui sera également le cas jusqu’à ses derniers écrits, mais ce sont surtout les femmes « voilées de gazes et de tulles » (Guardia, 2016, p. 28) que Mariátegui admire et valorise, au nom de la beauté, de la sensualité et d’un certain mysticisme.

Comme le note justement Mariela Peller, le voyage que Mariátegui effectue en Europe est l’occasion d’une expérience transformatrice sur les plans politique et artistique, mais également sur un grand nombre d’aspects du quotidien dont il est témoin dans les pays qu’il visite. Les articles qu’il rédige pour le journal El Tiempo donnent une idée de cette nouveauté par les descriptions de son environnement, qui dépassent la seule conjoncture politique ou économique pour aborder la mode, les mœurs, les villes, les conditions de travail, etc. Son immersion dans la modernité européenne bouleversée par la guerre constitue donc une occasion unique d’exposition à des rôles sociaux en évolution rapide, notamment certains rôles fortement connotés en termes de genre.

Trois articles sont directement consacrés à la question de l’évolution des rôles de genre14, tous datés de 1920. Le ton est léger, ironique, à la différence des articles de la même période traitant des élections italiennes ou de la politique internationale, et s’apparente plus à une chronique qu’à un article de facture analytique. Les trois textes reproduisent clairement une vision conservatrice du rôle des femmes dans la société. C’est en particulier le cas de « La señora Lloyd George, la justicia y la mujer », rédigé à l’occasion de la nomination de Margaret Lloyd George au poste de juge en 191915. Mariátegui y développe une critique largement essentialiste, fondée sur l’idée que « la femme » ne serait pas « juste »16. S’il prend le soin de noter qu’il n’est pas effrayé par la perspective de la multiplication des femmes juges, il souligne que « cette mode des femmes juges est destinée à se propager dans le monde avec la même facilité que toutes les modes désagréables et que toutes les modes féminines »17. Enfin, il propose une forme singulière de classification selon laquelle « la femme n’est pas née pour être juge », mais peut être avocate ou médecin (quitte à détruire la profession)18. Contrairement à Mariela Peller, pour qui Mariátegui se borne à décrire les nouveaux rôles de genre (Peller, 2009, p.111), il nous semble clair que le Péruvien est opposé à cette évolution. Il ne laisse aucun doute sur la nature essentialiste de son jugement lorsqu’il écrit qu’il faut que « les femmes restent femmes », ou encore que leur accession à la magistrature ou aux profession libérales signerait la fin de la poésie, dont elles seraient la source d’inspiration19.

Mariátegui tourne également en dérision le droit au divorce (qui figure pourtant dans les revendications du Parti Socialiste Italien, dont il est proche), plaçant l’importance de cette question après les « communications avec Mars »20. Le ton est ouvertement ironique, faisant apparaître un lien de causalité du divorce avec la guerre et la présence des hommes sur le front, les épouses les trahissant à l’arrière. La position de Mariátegui dénote le peu de cas qu’il fait de cette question :

Je suis partisan du divorce, pas tant pour de hautes raisons philosophiques, mais pour une petite raison accessoire. Parce que je note que ses ennemies les plus acharnées sont les femmes. Et, bien sûr, je déduis que s’il ne convient pas aux femmes que le divorce existe, c’est parce que cela convient peut-être aux hommes.21

Cette considération superficielle s’inscrit cependant dans une réflexion plus générale qui court dans plusieurs articles de la même année, mais également dans les articles précédant son départ du Pérou. L’auteur y déplore un désenchantement de l’idée d’amour éternel22 au profit d’une conception « positiviste » ou même « scientifique » du mariage en vertu d’intérêts économiques, esthétiques ou sociaux23. Mariátegui s’oppose à une quantification de la vie et à une perspective utilitariste sans pour autant en proposer une lecture claire à ce moment : « sur le terrain matrimonial comme en tout, une orientation pratique domine aujourd’hui contre laquelle les personnes sentimentales protesteront en masse, et moi avec elles »24.

Cependant, un moment de bascule est nettement perceptible dans les écrits de Mariátegui en ce qui concerne les femmes et le féminisme. En effet, les articles de 1920 sont les dernières occurrences d’une adhésion à ce que Sara Beatriz Guardia nomme des « valeurs bourgeoises, traditionnelles et féodales » (Guardia, 2016, p.29). En revanche, les textes évoquant les artistes (poétesses, peintres, danseuses ou actrices) accordent une relative importance aux femmes dès cette première période25, tendance qui ne fera que se confirmer dans la suivante.

Féminisme et révolution

Deux articles, publiés en 192426, et un document adopté en 1929 par la Confederación General de los Trabajadores del Perú27 (CGTP) nouveau-née donnent à voir la perspective révolutionnaire et rénovée de Mariátegui sur le féminisme.

Le trait marquant de ces textes est leur capacité d’articulation entre les revendications féministes et la révolution sociale. En effet, il n’est pas question pour l’auteur d’extraire une dimension – comme le « sexe » (aujourd’hui nous dirions le genre) – de l’analyse globale de la réalité sociale, mais bien de tenter d’en expliquer les ressorts et son articulation avec les autres pans du réel. Mariátegui rappelle ainsi qu’à la base de la vie d’une société se trouvent « l’organisation de la famille, la situation de la femme28 »29. Or, le capitalisme a transformé les conditions historiques de vie des hommes comme des femmes, et en particulier les conditions de travail. Les transformations du mode de production étant synchroniques à celles des conditions de la reproduction30, c’est toute l’organisation sociale qui se trouve mise en mouvement, et « la femme acquiert, en vertu du travail, une nouvelle notion d’elle-même », opposée à la conception éminemment bourgeoise de la femme au foyer31. Les évolutions de la « civilisation capitaliste » dépassent ainsi le seul locus de la production pour embrasser toute la société, et conférer de nouvelles formes à des hiérarchies plus anciennes. Dans les mots de Mariátegui, « la société ne se divisait pas uniquement en classes, mais aussi en sexes »32.

Plus précisément, Mariátegui identifie, dans l’écho grandissant des revendications féministes, un effet de la civilisation capitaliste dans la mesure où elle découle des révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle. Ainsi, « l’un des événements substantiels du XXe siècle est l’acquisition par la femme des droits politiques de l’homme »33, ces derniers datant des avancées libérales qu’ont représentées les Révolutions française et étasunienne, ainsi que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen – dont Mariátegui note qu’elle aurait pu s’appeler Déclaration des Droits du Mâle34. En ce sens, « les revendications victorieuses du féminisme constituent, de fait, l’accomplissement de la dernière étape de la révolution bourgeoise et de l’ultime chapitre de l’idéologie libérale »35. Penseur attentif aux processus historiques et à leurs contradictions, Mariátegui souligne que l’avènement de la bourgeoisie a privé les femmes d’une parcelle de pouvoir qu’elles pouvaient exercer dans l’Ancien Régime, tout en leur donnant « les moyens d’augmenter [leur] capacité et d’améliorer [leur] condition dans la vie »36. S’il inscrit le féminisme dans une généalogie libérale et jacobine, le Péruvien articule l’expression du féminisme dans le monde aux conditions matérielles dans lesquelles les femmes vivent à un moment donné : « Le féminisme n’est pas apparu au Pérou artificiellement ou arbitrairement. Il est apparu comme la conséquence des nouvelles formes du travail intellectuel et manuel de la femme »37.

Le capitalisme est donc lié à l’histoire du mouvement féministe, comme à celle du mouvement ouvrier, et la démocratie bourgeoise crée les conditions et les « prémisses morales » propices aux revendications des femmes en termes de droits. Autrement dit, pour Mariátegui, tant l’organisation du travail (productif et reproductif) que le substrat idéologique libéral (les droits individuels, la condition de citoyen.ne) participent aux conditions de possibilité du féminisme. Et cela ne se limite pas aux pays industrialisés d’Europe, puisque le capitalisme est toujours immédiatement mondial. En ce sens, s’il n’est pas possible de fermer les yeux sur les revendications des femmes, il n’est pas plus loisible de séparer les luttes des femmes de la division en classes sociales, et donc de la lutte des classes. Ainsi, écrit-il, « la lutte des classes – fait historique et non assertion théorique – se reflète sur le plan du féminisme », et le mouvement des femmes se divise en tendances (bourgeoise, petite-bourgeoise et prolétaire) où s’alignent revendications de classe et intérêts de classe. Plus loin, Mariátegui précise sa position : « Dans le panorama humain actuel, la classe différencie plus que le sexe »38.

Le Péruvien insiste sur le fait que le féminisme n’est pas une idée « importée », « étrangère » au Pérou, mais bien une « idée humaine », « caractéristique d’une civilisation, spécifique à une époque »39. Le vocabulaire mobilisé n’est pas aussi précis que celui que nous connaissons aujourd’hui pour parler de féminisme, de féminité, de genre, de rapports sociaux, etc. Malgré cela, il est évident, à la lecture, que Mariátegui intègre le féminisme dans la réalité qu’il étudie : « La question féminine est une partie de la question humaine »40. Les revendications portées par les diverses composantes du mouvement féministe sont ainsi comprises comme l’une des coordonnées de la conjoncture. Or, la révolution en Russie41 a rebattu les cartes sur ce terrain également. La thèse de Mariátegui est que ce sont les forces de gauche qui font avancer le féminisme sur l’arène politique (il cite les exemples de la britannique Margarita Bondflield dans le gouvernement travailliste de Ramsay MacDonald, et d’Alexandra Kollontaï comme ambassadrice d’Union Soviétique, ou encore de Silvia Pankhurst qui s’affirmait socialiste42), mais toujours dans les limites que le caractère de classe de la revendication impose. La radicalité bolchevique et la pression révolutionnaire sur les gouvernements bourgeois serait ainsi le vecteur d’une accession plus ample des femmes aux droits politiques, l’ultime réalisation de la révolution libérale et individualiste s’avérant être le fait et le fruit du mouvement révolutionnaire socialiste43. Dans cette mesure, Mariátegui cite plusieurs avancées constitutionnelles et légales obtenues par les femmes en URSS : les droits politiques et civiques, les congés maternité, le droit au divorce44, ou encore la mixité dans les écoles45. Dans un article de 1924 consacré à Léon Trotsky, il insiste également sur les avancées soviétiques en termes de libération des femmes, d’éducation des enfants et de libération de la maternité46.

Enfin, Mariátegui fait se recouper révolution et féminisme et critiquant les féministes bourgeoises : « Les féministes de la bourgeoisie acceptent toutes les conséquences de l’ordre établi, sauf celles qui s’opposent à celles des femmes »47. Cette position est contraire, selon lui, à l’essence même du féminisme dans la mesure où celui-ci implique une remise en cause des rôles de genre (Mariátegui s’attaque ainsi à la défense de la « poésie du foyer », qu’il lit comme une défense de la servitude domestique des femmes48) qui soutiennent tant l’ordre patriarcal que l’ordre capitaliste49. Catalina Adriánzen souligne la limitation intrinsèque, du point de vue marxiste, à la revendication libérale de droits politiques établissant une « égalité formelle »50, comme le disait déjà Marx dans Sur la Question Juive (Marx, 2006) à propos des Droits de l’Homme. Mariátegui se situe clairement dans cette filiation intellectuelle et historique :

Né de la matrice libérale, le féminisme n’a pas pu être mis en pratique pendant le processus capitaliste (sic). C’est maintenant, alors que la trajectoire historique de la démocratie touche à sa fin, que la femme acquiert les droits politiques et juridiques du mâle. Et c’est la Révolution russe qui lui a concédé explicitement et catégoriquement l’égalité et la liberté que réclamaient en vain il y a plus d’un siècle Babeuf et les Égaux.51

Le féminisme est ainsi fondamentalement révolutionnaire, dans la mesure où il remet en cause la structure sociale dans son ensemble (famille, propriété, organisation de l’État). Et en tant que tel il ne se limite donc pas aux femmes, mais s’inscrit dans les luttes politiques et économiques qui structurent le monde social. Dans cette mesure, les hommes sont également appelés à se mobiliser : « Les hommes sensibles aux grandes émotions de l’époque ne doivent et ne peuvent pas se sentir étrangers à ce mouvement »52.

C’est d’ailleurs, en substance, cette position qui sert de sous-bassement théorique aux revendications immédiates formulées par la CGTP dans son manifeste de 1929. Le document comprend une section consacrée au « problème de la femme », aux côtés des sections consacrées à la jeunesse, au prolétariat agricole, au prolétariat industriel, aux paysans et aux Indiens. Le document insiste sur l’oppression croissante pesant sur les femmes à mesure qu’elles entrent sur le marché du travail, tant dans les travaux manuels que dans les services, du fait de la faiblesse des salaires qui leur sont versés : « Si la femme avance sur la voie de son émancipation sur le terrain démocratique-bourgeois, ce fait fournit au capitaliste, en revanche, une main-d’œuvre bon marché »53. Mariátegui et ses camarades font explicitement référence à la concurrence à la baisse sur les salaires des hommes que l’emploi féminin représente, mais ils n’en déduisent pas que les femmes doivent être écartées de l’emploi. Au contraire, ils prônent l’organisation et la lutte collective :

Cette accumulation de « calamités » qui pèse sur la femme exploitée ne peut se résoudre autrement que sur la base de l’organisation immédiate. De la même manière que les syndicats doivent former leurs jeunes cadres, ils doivent créer leurs sections féminines, où seront éduquées nos futures militantes.54

Logiquement, parmi les revendications listées à la fin du manifeste, on trouve celle d’une réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures pour les femmes et les jeunes de moins de 18 ans55. L’inscription de revendications féministes dans un document de la Confédération découle ainsi d’une prise de position assumée chez Mariátegui, au moins depuis 1924, mais aussi d’un contexte international dans lequel les organisations communistes et les institutions soviétiques (avancées pour l’époque) participent à la globalisation des revendications féministes.

Conclusion

On observe une transition radicale entre la période jusqu’à 1920 et les textes postérieurs sur la question du féminisme. Passant d’un essentialisme relativement grossier à une analyse beaucoup plus fine de l’exploitation des femmes, Mariátegui revendique l’émancipation humaine, et il les y inclut comme partie intégrante du sujet révolutionnaire. Plus profondément, le changement de position dans son œuvre et dans son action politique s’inscrit dans un cadre plus global d’analyse qui s’enrichit au cours des années. Ce que la focale sur la question du féminisme apporte à l’étude des textes de Mariátegui est justement la révélation du mouvement interne de réflexion et d’étude qui lui est propre. Sans s’arrêter à une suite d’évidences marquées par les préjugés de l’époque, Mariátegui s’arrache à des positions conservatrices pour embrasser le féminisme et en faire un des fronts de la lutte politique et économique de l’émancipation humaine.

À l’inverse, si l’on observe ce que le féminisme fait à l’œuvre de Mariátegui, on constate qu’il est un des jalons d’une démarche anti-essentialiste et matérialiste qui forme le cœur de la pensée du Péruvien sur un autre aspect de sa réflexion : la question de la race, du racisme et de son nécessaire dépassement révolutionnaire. C’est en analysant le racisme et les inégalités de genre à l’aune de la lutte des classes, d’un regard structurel et mondial, que Mariátegui apporte sa pierre à la pensée révolutionnaire latino-américaine qui doit être une « création héroïque ».

Bibliographie

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Notas

* Jean Ganesh Faria Leblanc é historiador; formado em estudos políticos pelo Institut d’Études Politiques de Lyon com mestrado em história do pensamento político pela École Nationale Supérieure – Lyon Sciences Humaines e doutorado em Estudos Latino-Americanos pela Université de Lyon. É pesquisador-membro do Núcleo Práxis-USP e membro associado do laboratório Langues et Civilisations Étrangères (Université de Lyon). Autor, entre outras obras, de : Le socialisme indo-américain comme création héroïque: la question de la praxis chez José Carlos Mariátegui (Université Lyon-2, 2024).

1 Voir, par exemple, João Rafael Chió Serra Carvalho, « O espectro de Mariátegui: história, presente e horizonte », Germinal: marxismo e educação em debate, 27 décembre 2021, vol. 13, no 3, pp. 54‑65. Ou encore Iridiani Graciele Seibert et Sandra Marli da Rocha Rodrigues, « Aproximação teórica entre o feminismo camponês e popular e o marxismo latino-americano », in VIII Simpósio de Geografia agrária, Curitiba, 2017.

2 Par exemple dans une récente publication au Brésil, où une partie de son ouvrage a été traduite : Sara Beatriz Guardia, « Mariátegui, uma visão de gênero », in Deni Alfaro Rubbo et Silvia Adoue (dir.), Espectros de Mariátegui na América Latina, 1re éd., Marília/SP, Lutas Anticapital, 2020, pp. 169‑198.

3 Antonio Melis parle d’un « saut qualitatif évident » qui découle de la rencontre de Mariátegui avec l’Europe en ébullition de l’immédiat après-guerre. Antonio Melis, « Mariátegui y la crítica de la vida cotidiana », in Simposio de Nueva York, Lima, s/e, 1997, page 33.

4 « De la evolución femenina, que cada día conquista mayores triunfos, no tendremos aquí seguramente, el afán de las mujeres por obtener el derecho de votar, ni la fiebre por dedicarse a profesiones liberales. La mujeres limeñas, serán siempre, deliciosamente inútiles y frívolas. Y así también, serán siempre adorables ». José Carlos Mariátegui, « La semana de Dios », La Prensa, 8 avril 1912.

5 Par exemple dans « El destino, las gitanas y la clarividencia de la mujer » José Carlos Mariátegui, « El destino, las gitanas y la clarividencia de la mujer », El Tiempo, 23 février 1917. apud José Carlos Mariátegui, Escritos Juveniles. Tomo 2, Lima, Amauta, 1991, page 135.

6 « Seguros estamos, lectora, de que tú gustas más de la delicadeza de una página de Prevost, de la distractiva variedad de una revista de modas, del encanto del flirt, de una novela de amoríos y de un poema idílico, que de cualquier tópico tan profundo como antipático del feminismo que quiere robar a las mujeres el natural encanto de su frivolidad y de su gracia y tornarlas en austeras tenedoras de libros o en grandílocuas oradoras de plazuela ». José Carlos Mariátegui, « Contigo lectora », Mundo Limeño, 21 juin 1914. apud José Carlos Mariátegui, Escritos Juveniles. Tomo 2, op. cit., page 37.

7 José Carlos Mariátegui, Escritos Juveniles. Tomo 2, op. cit., page 28.

8 « A todas las sufragistas me las imagino nurses histéricas, a cuyos oídos ninguna voz caritativa deshojó jamás la flor de un requiebro ». José Carlos Mariátegui, « Las mujeres pacifistas », La Prensa, 2 mai 1925. apud José Carlos Mariátegui, Escritos Juveniles. Tomo 2, op. cit., page 241.

9 Notons que le premier séjour en prison de Mariátegui survient après la représentation nocturne de la danseuse Norka Rouskaya dans le cimetière principal de Lima, le 5 novembre 1917, créant un scandale. Voir Guillermo Rouillon, La creación heroica de José Carlos Mariátegui, T. I La Edad de Piedra, Lima, Arica, 1975, page 194.

10 Mariátegui entretient une relation d’amitié avec la danseuse barcelonaise, comme l’atteste une photographie parue dans El Turf et une lettre (Carmen Tortola Valencia, « Carta de Carmen Tórtola Valencia (19/05/1917) »).

11 De son véritable nom Bertha Molina. Sara Beatriz Guardia recense 32 lettres écrites par Mariátegui entre 1916 et 1920, les réponses de « Ruth » sont en revanche perdues. Sara Beatriz Guardia, José Carlos Mariátegui. Una visión de genero, op. cit., page 37.

12 Gloria Ferrer naît le 17/11/1919. Voir José Carlos Mariátegui, « Carta a Victoria Ferrer (24/01/1920) ».

13 C’est en particulier le cas de Juanita Martínez de la Torre, la sœur aînée de Ricardo Martínez de la Torre. Voir José Carlos Mariátegui, « El premio de pintura. Al margen de un retrato », La Prensa, 1 janvier 1915. apud José Carlos Mariátegui, Escritos Juveniles. Tomo 3, Lima, Amauta, 1991, page 307.

14 L’expression est de Mariela Peller. Voir Mariela Peller, « Mujeres, política y emancipación en el pensamiento de José Carlos Mariátegui », op. cit., page 110.

15Margaret Lloyd George et six autres femmes accèdent simultanément à la magistrature en vertu de l’adoption du Sex Disqualification (Removal) Act par la Chambre des Communes en 1919. Voir Mari Takayanagi, Parliament and Women, c.1900-1945, Londres, King’s College, 2012, page 45.

16 « La señora Lloyd George, la justicia y la mujer » (Rome 30/05/1929 / Lima 03/09/1920), El Tiempo, José Carlos Mariátegui, Cartas de Itália (CI), 3e éd., Lima, Biblioteca Amauta, 1975, page 181. Il convient pourtant de noter que Mariátegui relativise la justice des hommes également : « Il faut cependant s’interroger : les hommes sont-ils justes ? Il est possible, précisément, que nous donnions une preuve de ce que nous ne le sommes pas quand nous affirmons que les femmes ne l’ont pas été, ne le sont pas et ne le seront jamais… » (« Pero es preciso preguntarse: ¿Acaso los hombres somos justos? Puede ser, precisamente, que demos una prueba de que no lo somos cuando afirmamos que las mujeres no han sido, no lo son, ni lo serán jamás… »). Ibid., p. 184.

17 « Pero esta moda de las mujeres jueces está destinada a propagarse por el mundo con la misma facilidad de todas las modas inconvenientes y de todas las modas femeninas ». « La señora Lloyd George, la justicia y la mujer » art. cit., José Carlos Mariátegui, CI, op. cit., page 182.

18 « La mujer no ha nacido para ser juez ». « La señora Lloyd George, la justicia y la mujer » art. cit., Ibid.

19 « La señora Lloyd George, la justicia y la mujer » art. cit., José Carlos Mariátegui, CI, op. cit., page 183.

20 « El divorcio en Italia » (Florence 30/06/1920 / Lima 10/10/1920), El Tiempo, Ibid., p. 185.

21 « Yo soy partidario del divorcio, más que por altas razones filosóficas, por una menuda razón accesoria. Porque noto que sus más encarnizados enemigos son las mujeres. Y, claro, deduzco que si a las mujeres no les conviene que exista el divorcio, es porque a los hombres tal vez nos conviene ». « El divorcio en Italia » (Florence 30/06/1920 / Lima 10/10/1920), El Tiempo, Ibid., p. 189.

22 Par exemple dans « El matrimonio y el aviso económico » (Rome 10/1920 / Lima 14/11/1920), El Tiempo, Ibid., p. 198.

23 « El matrimonio y el aviso económico » (Rome 10/1920 / Lima 14/11/1920), El Tiempo, Ibid., p. 199.

24 « en el terreno matrimonial, como en todo, domina hoy una orientación práctica con la cual protestarán en masa las gentes sentimentales y con ellas yo ». « El matrimonio y el aviso económico » (Rome 10/1920 / Lima 14/11/1920), El Tiempo, Ibid., p. 198.

25 Pour une liste exhaustive, voir Sara Beatriz Guardia, José Carlos Mariátegui. Una visión de genero, op. cit.

26 « La Mujer y la Política » (15/03/1924) paru dans la revue Variedades, et « Las reivindicaciones feministas » (19/12/1924), dans la revue Mundial. Les deux articles sont compris dans José Carlos Mariátegui, Temas de Educación (TE), 10e éd., Lima, Biblioteca Amauta, 1986.

27 Ce document a été en grande partie rédigé par Mariátegui, avec la collaboration active d’Avelino Navarro et d’autres membres du noyau fondateur de la centrale syndicale (voir José Carlos Mariátegui, Ideologia y Política,6e éd., Lima, Biblioteca Amauta, 1986, page 137.). Le texte cité ici est extrait du volume Ideología y Política des œuvres complètes de Mariátegui, mais il est également reproduit dans l’anthologie de Martínez de la Torre (Ricardo Martínez de la Torre, Apuntes para una interpretación marxista de Historia Social del Perú, vol. III, Lima, Empresa Editora Peruana, 1949).

28 L’usage du pluriel est aujourd’hui la norme. Nous avons cependant opté pour respecter le nombre utilisé par l’auteur dans les citations.

29 « El III Congreso Internacional de la Reforma Sexual » (18/10/1929), Mundial, José Carlos Mariátegui, TE, op. cit., page 175.

30 Marx est explicite sur ce point, mais on trouve facilement des exemples chez Engels (Voir Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Gilbert Badia et Jean Frédéric (trad.), Paris, Éditions Sociales, 1960).

31 « La mujer adquiere, en virtud del trabajo, una nueva noción de sí misma ». « Las reivindicaciones feministas », José Carlos Mariátegui, TE, op. cit., page 171.

32 « La sociedad no se dividía unicamente en clases sino en sexos », « La Mujer y la Política », Ibid., p. 162.

33 « Uno de los acontecimientos sustantivos del siglo veinte es la adquisición por la mujer de los derechos políticos del hombre », « La Mujer y la Política », Ibid., p. 159.

34 « La Mujer y la Política », Ibid., p. 162.

35 « las reivindicaciones victoriosas del feminismo constituyen, realmente, el cumplimiento de una última etapa de la revolución burguesa y de un último capítulo del ideario liberal ». « La Mujer y la Política », Ibid.

36 « los medios de aumentar su capacidad y mejorar su posición en la vida ». « La Mujer y la Política », Ibid.

37 « El feminismo no ha aparecido en el Perú artificial ni arbitrariamente. Ha aparecido como una consecuencia de las nuevas formas del trabajo intelectual y manual de la mujer ». « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 167.

38 « En el actual panorama humano, la clase diferencia más que el sexo ». « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 168.

39 « una idea característica de una civilización, peculiar a una época ». « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 167.

40 « La cuestión femenina es una parte de la cuestión humana ». « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 172.

41 Il faut noter que les organisations de gauche non communistes se mobilisent également sur cette question. Voir par exemple les travaux de l’historienne Susan Zimmerman (voir Brigitte Studer, « Susan Zimmermann, Frauenpolitik und Männergewerkschaft. Internationale Geschlechterpolitik, IGB-Gewerkschafterinnen und die Arbeiter- und Frauenbewegungen der Zwischenkriegszeit: Wien, Löcker Verlag, 2021. 717 p. », Clio, 12 août 2022, no 55). Pour une note synthétique des rapports entre féminisme et socialisme, voir Saliha Boussedra, « Féminisme », in Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan et Stéphanie Roza (dir.), Histoire globale des socialismes, XIXe-XXIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 2021, pp. 252‑263.

42 « La Mujer y la Política », José Carlos Mariátegui, TE, op. cit., page 159.

43 « La Mujer y la Política », Ibid., p. 162.

44 « Las instituciones del régimen ruso » (conférence prononcée le 19/10/1923), José Carlos Mariátegui, Historia de la Crisis Mundial, 11e éd., Lima, Biblioteca Amauta, 1986, pages 149‑153.

45 « Lunatcharsky », José Carlos Mariátegui, La Escena Contemporánea, 6e éd., Lima, Biblioteca Amauta, 1975, page 101.

46 « Trotsky » (19/04/1924), Variedades, Ibid., p. 94.

47 « Las feministas de la burguesía aceptan todas las consecuencias del orden vigente, menos las que se oponen a las reivindicaciones de las mujeres ». « Las reivindicaciones feministas », José Carlos Mariátegui, TE, op. cit., page 169.

48 « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 171.

49 Catalina Adriánzen rappelle que ce lien est déjà présent chez Engels, dans L’Origine de la Famille, de la propriété privée et de l’État, lorsqu’il lie oppression des femmes et propriété des moyens de production. Voir Catalina Adriánzen et Movimiento Femenino Popular, El Marxismo, Mariátegui y el movimiento femenino, op. cit., page 21.

50 Ibid., p. 18.

51 « Nacido de la matriz liberal, el feminismo no ha podido ser actuado durante el proceso capitalista. Es ahora, cuando la trayectoria histórica de la democracia llega a su fin, que la mujer adquiere los derechos políticos y jurídicos del varón. Y es la revolución rusa la que ha concedido explícita y categóricamente a la mujer la igualdad y la libertad que hace más de un siglo reclamaban en vano de la revolución francesa Babeuf y los igualitarios ». « Las reivindicaciones feministas », José Carlos Mariátegui, TE, op. cit., page 170.

52 « A este movimiento no deben ni pueden sentirse extraños ni indiferentes los hombres sensibles a las grandes emociones de la época ». « Las reivindicaciones feministas », Ibid., p. 172.

53 « Si la mujer avanza en la vía de su emancipación en un terreno democrático-burgués, en cambio este hecho suministra al capitalista mano de obra barata ». Confederación General de Trabajadores del Perú, « Manifiesto de la CGTP a la clase trabajadora del país », in Ideología y Políticaop. cit., page 144.

54 « Todo este cúmulo de “calamidades” que pesa sobre la mujer explotada, no puede resolverse, sino es a base de la organización inmediata; de la misma manera que los sindicatos tienen que construir sus cuadros juveniles, deben de crear sus secciones femeninas, donde se educarán nuestras futuras militantes ». Ibid., p. 146.

55 Ibid., p. 154.